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Les amis du régime : quand la CAQ installe le privé aux commandes du réseau public de santé

Enquête 4 avril 2026

Des milliards de dollars en contrats numériques. Des dépassements de coûts systématiques. Et au sommet, un conseil d'administration truffé de gens du secteur privé, liés au même parti, qui prennent des décisions sur des contrats dont leurs anciennes entreprises pourraient bénéficier directement. Voici les faits. Tous documentés. Tous publics.

Le conseil d'administration : une vitrine du privé

Le ministre Christian Dubé promettait des « top guns du privé » à la tête de Santé Québec. Il a tenu parole.

Christiane Germain, présidente du CA. Cofondatrice de Germain Hôtels, mais surtout cofondatrice de la CAQ avec François Legault en 2011. Ancienne conjointe de Christian Dubé, le ministre qui l'a nommée. Son salaire : 173 000 dollars par année, presque cinq fois le montant normalement prévu pour ce type de poste. Elle a reconnu elle-même son manque de connaissances en santé. L'opposition a unanimement parlé de nomination partisane. (Le Soleil, Assemblée nationale, mai 2024)

Geneviève Biron, PDG. Ex-PDG de Biron Groupe Santé pendant sept ans, fondatrice du réseau de cliniques d'imagerie Imagix. Le président de la FSSS-CSN a soulevé publiquement que des proches de Biron ont des contrats avec le réseau. Son mari a des activités professionnelles en santé, nécessitant un écran déontologique. Pendant la pandémie, Biron Groupe Santé a obtenu des contrats de dépistage COVID dans les aéroports et en pharmacie. L'entreprise a ensuite été épinglée par la Commission d'accès à l'information pour avoir utilisé les données personnelles des voyageurs testés à Montréal-Trudeau pour leur envoyer des courriels promotionnels non sollicités. Et c'est cette même gestionnaire qui dirige maintenant le réseau public. (Radio-Canada, La Presse, Commission d'accès à l'information, 2022-2024)

Anna Chif, cofondatrice de Dialogue Technologies de la Santé. Ex-consultante chez McKinsey. Dialogue est une plateforme de télémédecine privée acquise par Sun Life en 2023, après avoir été cotée à la Bourse de Toronto. La Caisse de dépôt et placement du Québec y a investi entre 10 et 30 millions. L'IRIS a documenté que Dialogue a fait du lobbying auprès du gouvernement Legault pour ouvrir le marché de la télémédecine privée. Résultat : en décembre 2022, le gouvernement a adopté un décret ouvrant la porte à la télémédecine privée payée par les employeurs. Chif siège maintenant au CA de l'organisme qui décide des orientations numériques et de télésanté du réseau public. (IRIS, Radio-Canada, La Presse, Startupfest)

Hélène Chartier, ex-vice-présidente de Telus Santé pendant onze ans. Telus Santé est l'un des deux plus gros fournisseurs de télémédecine privée au Canada, avec des contrats via Desjardins et Beneva au Québec. Telus Santé a déclaré vouloir « transformer le système de santé canadien ». L'IRIS a qualifié les liens entre les gouvernements et cette industrie d'« incestueux ». Chartier siège aussi sur les CA de Technosub, EMKA Technologies et Gecko Alliance, et a été directrice exécutive de QG100, un regroupement d'entreprises de plus de 25 millions de revenus. (IRIS, L'Étoile du Nord)

Jean-Luc Gravel, ex-BMO Nesbitt Burns, TD Newcrest, conseiller stratégique au président de la Caisse de dépôt de 2018 à 2020. La Caisse est elle-même investisseur dans Dialogue. (L'Étoile du Nord, Secrétariat aux emplois supérieurs)

Michel Lessard, président fondateur de SCIM inc. (conseil en gestion). Ex-Bell Canada, ex-Amdocs, ex-Hansol Iglobe. Gaston Bédard, ex-PDG de multiples caisses Desjardins et ex-PDG du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité, un lobby patronal. (L'Étoile du Nord)

Daniel Paré, sous-ministre à la Santé. Membre d'office. C'est lui qui a ignoré pendant 14 mois les cinq lettres du sous-ministre à la Cybersécurité demandant l'arrêt du projet SIFARH, dont les dépassements atteignaient 191%. (Radio-Canada, La Presse, octobre 2025)

La direction : Deloitte dans la place

Sonia Dugas, VP finances. Associée aux services-conseils en finance chez Deloitte jusqu'à sa nomination en juillet 2024. Deloitte est l'un des plus gros fournisseurs de services-conseils du gouvernement. Une ancienne associée de Deloitte qui supervise les finances d'un organisme qui octroie des contrats à des firmes de consultants. Aucune question n'a été posée publiquement sur cet enjeu. (Radio-Canada, Les Affaires)

Frédéric Abergel, VP exécutif aux opérations, congédié en mars 2025 après trois mois. C'était le seul dirigeant issu du réseau public. Il dénonçait l'approche centralisatrice de Biron et les interventions du cabinet Dubé. Le premier ministre a applaudi son congédiement. (La Presse, Le Devoir, Radio-Canada)

« Mêmes acteurs, même manque de transparence, même manque d'imputabilité. »
— Alex Boissonneault, Parti québécois, avril 2026

Les sous-ministres : le politique dans la haute fonction publique

Stéphane Le Bouyonnec, sous-ministre à la Cybersécurité et au Numérique. Il supervise tous les projets informatiques de l'État. Ancien président de la CAQ, ancien député. A démissionné de la politique en 2018 quand Le Journal de Montréal a révélé qu'il était actionnaire et président du CA de Finabanx, une entreprise de prêts à 87% d'intérêts. Selon La Presse, il détient toujours un intérêt de 500 000 dollars et devra expliquer en cour des paiements possiblement liés au crime organisé, selon un témoignage sous serment. Parmi ses co-investisseurs : l'ex-PDG de SNC-Lavalin Jacques Lamarre, le PDG de Nuvei Philip Fayer et Érik Péladeau. L'opposition l'a qualifié de « soldat caquiste ». C'est pourtant cet homme qui a écrit cinq lettres pour demander l'arrêt du projet SIFARH, lettres que Daniel Paré et Christian Dubé ont ignorées pendant 14 mois. (La Presse, Le Devoir, Assemblée nationale, Radio-Canada)

De SAAQclic au DSN : les mêmes joueurs

Révélé le 2 avril 2026 : Alain Généreux, conseiller politique critiqué par le commissaire Gallant dans le scandale SAAQclic pour s'être satisfait d'« informations parcellaires » sur des dépassements de 1,1 milliard, est maintenant affecté au Dossier santé numérique, un projet de plus de 3 milliards. Le juge Gallant lui avait lancé : « Votre job, c'est d'obtenir des réponses. » (Le Devoir, Radio-Canada, 2-3 avril 2026)

La toile de fond : 6 milliards sans appel d'offres

Pendant la pandémie, le gouvernement Legault a conclu 4 505 contrats, dont 4 485 de gré à gré, sans appel d'offres. Six milliards de dollars. Le commissaire de l'UPAC s'est intéressé à ces contrats. Biron Groupe Santé, Dialogue et Telus Santé ont tous profité de la pandémie pour accroître leur part de marché en santé, et des gens liés à ces mêmes entreprises siègent maintenant au CA de la société d'État qui gère 327 000 employés et des milliards en contrats publics. (Radio-Canada, Le Devoir, juin 2022)

Epic Systems : 1,5 milliard à une firme étrangère

Au centre de tout ça : un contrat de 533 millions avec Epic Systems du Wisconsin pour le Dossier santé numérique, pouvant atteindre 1,5 milliard sur 15 ans. Le Québec ne sera jamais propriétaire du système. Epic exploite les données de 226 millions de patients américains pour ses algorithmes d'IA avec Microsoft. Les dépassements atteignent déjà 136 millions. (Le Devoir, Radio-Canada, SPGQ, communiqué du gouvernement)

La question

Est-ce qu'il y a eu un appel de candidatures public pour ces postes? Non. Les déclarations de conflits d'intérêts sont-elles publiques? Non. Une commission d'enquête indépendante a-t-elle été mise sur pied? Non.

Le Québec attend toujours.

Sources : La Presse, Radio-Canada, Le Devoir, Le Soleil, Les Affaires, L'Étoile du Nord, IRIS, SPGQ, Commission d'accès à l'information du Québec, rapports de la vérificatrice générale du Québec, commission Gallant (2025-2026), communiqués du gouvernement du Québec, Secrétariat aux emplois supérieurs, Assemblée nationale du Québec, SEAO, témoignages sous serment.